Je pourrais faire ça simple, dire que tout le monde est bon, que la vie est belle, et que chaque album présenté ici est égal à son prochain. Ce serait dramatique, votre tendance à la compétitivité et votre soif d’excellence auraient tôt fait d’avoir le dessus sur votre persévérance à lire un palmarès dépourvu de numéro un. C’est pourquoi, ne laissant rien au hasard, j’adopterai une approche plus classique pour vous présenter mon palmarès des albums de 2012. Mais attention, changement de format : cette année, je m’abstiendrai d’annoter chaque album (/10), laissant l’ordre établi vous faire part de mes préférences. Évitons-nous la surcharge, restons en aux faits : qui sera le meilleur?

 

12 – Cold Specks – I Predict A Graceful Expulsion

L’année 2012 fut riche en découvertes musicales, et parmi elle la très talentueuse Al Spx, canadienne établie en Angleterre, avec le premier album de son groupe Cold Specks intitulé I Predict A Graceful Expulsion.À la fois angoissante et rassurante, la trame musicale que nous livre Cold Specks est un folk profond et noir, tragique, inspirant. La voix d’Al Spx a d’ailleurs un petit quelque chose de touchant et d’intrigant qui m’a immédiatement accroché, me livrant sans résistance à la merci de ses poèmes et de sa musique. Une voix qui vient du coeur et des tripes, mais dotée d’une sensualité et d’une émotion certaines. Bien que nominé pour la liste longue des Prix Polaris 2012, on n’a pas assez entendu parler d’I Predict A Graceful Explosion; quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute qu’on va toujours davantage entendre parler de Cold Specks à l’avenir, tant le talent transpire de ce projet musical original et envoûtant. Une perle.

 

11 – Sagot – Piano Mal

Le répit que s’est donné récemment le groupe Karkwa a permis à ses membres d’évoluer dans leurs univers musicaux personnels respectifs et d’ainsi nous livrer des album plus intimes. Avant même que Louis-Jean Cormier, guitariste-chanteur du groupe, ne sorte son album solo, c’était Julien Sagot, le percussionniste de Karkwa, mais aussi de Pawa Up First, qui nous faisait la grâce d’un disque de son cru, Piano Mal. Les ambiances planantes et feutrées sont ponctuées par la voix grave de Sagot, parfois comparée à celle de Gainsbourg; c’est donc une écoute intéressante et presqu’apaisante qu’on fait de Piano Mal, quoi que ponctuée de certains moments rock. Un album qui mérite attention et temps, sa profondeur musicale ne devant pas être prise à la légère.

 

10 – Plaster – Let It Out All

Des années après leur disparition, c’est de nulle part que semble ressorti le trio électro montréalais Plaster, réapparaissant avec un tout nouvel album, Let It All Out. Ayant délaissé la sonorité jazz et l’abus d’effets électroniques complexes à reproduire «live» de leur premier album, First Aid Kit, les gars de Plaster se sont tournés vers un son définitivement plus rock; passant donc d’électro-jazz à électro-rock, nulle virtuosité ne fut perdue en chemin. Au contraire, c’est un album solide et dynamique, de party, qui ne peut que rallumer notre flamme pour le groupe. Puisant dans un bon répertoire de sampling, notamment d’Alan Lomax (la première chanson de l’album, Be My Woman, est basée sur le même sampler que la première chanson de Black Box de Nicolas Repac…!), et ne lésant pas sur des rythmes parfois très lourds mais combien entraînants, le retour de Plaster est comme celui du Prophète tant attendu de millions d’âmes : c’est en grand et en beauté que ça se passe, pour notre plus grand plaisir!

 

9 – Gros Mené – Agnus Dei

Un de nos auteurs/compositeurs/interprètes préférés, notre Fred Fortin national, se ramène en force, accompagné de toute sa cavalerie du Lac St-Jean, avec un deuxième opus pour le maintenant légendaire groupe Gros Mené! Et c’est en feu, mesdames et messieurs, qu’on nous livre la marchandise : sur Agnus Dei, on a droit à un stoner rock garage puissant et décapant, ponctué de textes comiques, bien écrits dans ce joual si particulier qu’on retrouve au Lac Saint-Jean. Si le premier album de Gros Mené manquait un peu d’huile, avec un son de chalet crasse et amateur, l’agneau de dieu est bien graissé et s’illustre comme un des meilleurs albums rock québécois of-all-times! C’est un travail de maîtres, qui est déjà reçu à bras ouverts tant par les inconditionnels de Fortin que par ceux qui l’y découvrent. Les fans de hockey (desquels je ne suis pas) tripperont d’ailleurs particulièrement sur les chansons Bruins et Ovechkin, toutes deux tirées droit de l’imaginaire des trippeux de rondelles et de patins; et croyez-moi, avec Gros Mené, «wa dérapé, wa viré d’sour»!

 

8 – Half Moon Run – Dark Eyes

Peu de groupes peuvent se targuer de lancer leur carrière aussi solidement que l’ont fait Half Moon Run avec leur excellent Dark Eyes! Arrivant comme un coup de poing sur la scène indie canadienne, déjà riche et variée, le groupe élargit les horizons de celle-ci en lui apportant un folk pop teinté d’électro-ambiant original et sublime; fans de tous genres et de tous horizons à la recherche de nouveauté y trouveront leur compte. Ayant tourné notamment avec Metric cette année, Half Moon Run a déjà la chance de voir son premier opus être lancé aux États-Unis et en Europe, leur donnant une visibilité exponentielle et leur ouvrant toutes grandes les portes du succès et de la réussite. Le premier album n’est pas sorti qu’on attend déjà le deuxième avec impatience… À découvrir, absolument!

 

7 – Tame Impala – Lonerism

Rafraîchissant et surprenant, Lonerism de Tame Impala a su me séduire très rapidement. Écrit, produit et enregistré par Kevin Parker, avec l’aide de Jay Watson, on trouve dans leur son des allures d’indie et d’electro teinté de synthpop et de surf rock. Un mélange judicieux, qui a d’ailleurs ébloui la critique musicale annuelle; deuxième album du groupe, Lonerism leur permet de tailler leur propre place dans le paysage contemporain du rock, une place marginale par l’originalité de leur son, qui peut parfois aller jusqu’à rappeler Supertramp. Les envolées de keyboard et les longs passages hallucinogènes, rappelant par moment le jeu de clavier présent sur le dernier album de Galaxie, réussiront à charmer les esprits les plus libres. À écouter en boucle, pour vivre un voyage musical digne des trips d’acide de la fin des années ’60!

 

6 – Patrick Watson – Adventures In Your Own Backyard

L’oreille québécoise s’étant éprise du style rêveur et charmeur d’un de ses anglo-citoyens préférés, le très respecté Patrick Watson, celle-ci fut rien de moins que comblée cette année avec l’arrivée d’un nouvel opus, Adventures In Your Own Backyard. Après quelques expérimentations musicales (Sevens Project) et des séries de spectacles dispersés aux quatre coins de la mappemonde, Watson et sa bande nous reviennent avec un album plus simple et plus intime que ses prédécesseurs, bercé de quiétude et de sincérité. Attention, quiétude ne dit pas lassitude : les crescendos de puissance et les montées de frissons sont garantis! L’effet « grande musique » est toujours bien au poste! À consommer sur un bon système de son ou, encore mieux, en spectacle.

 

5 – The Cinematic Orchestra presents In Motions #1

Jusqu’ici, nous avons parlé d’électro, de rock, de folk… Bien des styles sont au rendez-vous dans ce palmarès, mais qu’en est-il de la «grande musique», de la «Culture avec un grand C», comme disaient les Vulgaires Machins? Et bien, un album incroyable, mariant électro-jazz et musique classique, vient se placer ici, au plus grand plaisir des mélomanes endurcis. In Motion #1, par The Cinematic Orchestra, s’avère être un vrai bijou en son genre. Quand on parle de grandiose, de beauté, d’esthétisme musical, c’est à cet album qu’on doit penser : un chef-d’œuvre, rien de moins. Attention, le son est bien différent de ce que le groupe nous a habitué; le nu-jazz a quelque peu été délaissé au profit d’une musique classique moderne, toujours aussi cinématique. Deux des pièces, Manhatta et Entr’acte, ont d’ailleurs été composées pour être mariées à des films datant des années ’30 (disponibles sur youtube). Les envolées de violons et de cuivres sont intenses, les atmosphères sont esthétiques… Quitte à me répéter, c’est grandiose : impossible de passer à côté de ce bijou, qui accompagnera mon existence musicale jusqu’à la fin de mes jours. D’ailleurs, le morceau introducteur de l’album, Necrologies, est à mon avis la meilleure pièce instrumentale a avoir été composée en 2012. Du pur génie…!
4 – Nicolas Repac – Black Box

Blues contemporain, électro-pas-très-électro, mashup de samplers de guitares, de batteries et surtout de chants provenant d’un peu partout sur la planète; Nicolas Repac, jadis une des figures de proue de la scène électro-swing, délaisse le jazz pour se concentrer sur les origines de la musique hiphop, pop et rock contemporaine : le blues. Foi de mélomane, c’est réussi : puisant notamment dans les archives de l’ethnologue de la musique Alan Lomax (on retrouve des samplers issus de cette incroyable banque musicale un peu partout, notamment dans la musique de Moby et, plus près de nous, de Plaster), Black Box revitalise le blues en l’actualisant, en l’imbriquant au vecteur contemporain, si je puis dire. On passe par différentes langues, du créole à l’anglais, différentes émotions, au long d’un merveilleux voyage nous conduisant en Afrique, aux États-Unis et en Amérique latine, où le brillant DJ fera même rapper le célèbre bluesman Bo Diddley… Black Box est un petit chef-d’oeuvre, un album que tous pourront apprécier par la qualité et la beauté qui le caractérisent, un morceau de l’histoire de la musique qui fait sans contredit partie des incontournables de l’année!

 

3- Bernard Adamus – No 2

On l’attendait avec impatience, on se demandait ce qu’il allait nous amener cette fois-ci. Bernard Adamus, avec son très brun No 2, n’est pas totalement infidèle à ses habitudes, nous livrant encore une fois des textes crus et «vrais», nous parlant de la p’tite vie de Montréal et des manifestations étudiantes. Ayant bénéficié cette fois d’un budget d’enregistrement bien supérieur à celui de son premier opus, Adamus a largement élargi sa palette musicale : allant jusqu’à nous offrir un ragtime (Entre ici pis chez vous) et des blues sales et buzzés (Ouais ben), on sent que le plaisir fut au rendez-vous dans le studio, plaisir probablement doublé d’un certain stress, le processus de création différant tout à fait du premier album, celui-ci ayant été conçu dans une certaine situation d’anonymat. Ainsi, si No 2 n’est pas un album de sous-sol, il conserve néanmoins bien des aspects de saleté et de fond de bouteille de bière de son grand frère, tout en faisant preuve d’une plus grande originalité musicale et d’une palette élargie.  Un album à écouter en gang, parce qu’ «on est bin quand on vire, emmène du monde, d’la beer»!

 

2- Saez – Messina

Le poète et musicien français Damien Saez nous revient en 2012 avec Messina, un de ces fameux triple-albums, regroupant une trentaine de pièces réparties en trois étapes… Dépressif et révolté, écœuré par la morosité ambiante et le cynisme de populations toujours plus égoïstes et individualistes, Saez ne niaise pas avec les mots, usant d’un répertoire lexical cru et loin du politically correct. Le genre de poésie qu’on n’entend pas vraiment au Québec, le genre de poésie qui nous rappelle l’essence profonde de l’humain et l’absurdité parfois ambiante de la vie. Le genre de poésie qui mord dans l’amour et dans la mort, qui meurt dans les mots et dans l’émoi. Usant d’une palette musicale large et intéressante, Saez apporte sur chacun des trois disques quelque chose de nouveau et de différent. Si le premier disque, Les Échoués, a un son alternatif, puisant entre le rock alternatif et l’électro, Sur les quais se veut définitivement être une étape punk/rock, rappelant son précédent album, J’accuse. Finalement, le troisième disque, Messine, joue sur un tout autre répertoire, avec ses envolées de violons et ses sonorités plus classiques; c’est de la chanson française avant d’être du rock, et c’est là que se retrouve tout l’excédent de mélancolie de Saez. Un triple-album particulier et combien intéressant, des textes éblouissants par leur noirceur; tous n’apprécieront pas le style marginal de Saez, mais ceux qui le feront ne pourront que proclamer le génie qui repose derrière la création de Messina.
1 – Grizzly Bear – Shields

Ce fut extrêmement difficile pour moi d’arriver à choisir mon numéro un, mon album favori de l’année. Comme vous l’avez vu, 2012 a été musicalement très prolifique pour les amateurs de tous genres; néanmoins, devant faire face à mes obligations, je me dois de déclarer un grand champion. Qui? Qui? Et bien… roulement de tambours… l’album de l’année 2012 est Shields, du groupe new-yorkais Grizzly Bear! Surprenant cet album, réussissant à amalgamer les côtés «classiques» du rock alternatif planant (Radiohead et Coldplay de ce monde) tout en y intégrant une bonne dose contemporaine de rock indie-à-la-Arcade Fire et un soupçon de «Danger Mouse style», et j’entends par là quelques influences de Gorillaz ou encore de Broken Bells. Résultat? Un voyage enivrant et mélancolique, une expérience musicale qu’on veut revivre dès sa fin. J’ai immédiatement été charmé par Grizzly Bear car, bien qu’on y retrouve des influences diverses et multiples, le groupe a réussi à s’y créer un son bien propre à lui, qui ne laissera personne sur son appétit. Définitivement un petit bijou, Shields se doit d’être écouté avec beaucoup d’attention, les ambiances et les espaces sonores explorés dérogeant du traditionnel univers pop pour nous plonger beaucoup plus loin; remarquez bien les tempos jazz et les influences folk, vous constaterez par vous-même la richesse de la musique de Grizzly Bear. J’affirme donc, sans gêne ni retenue, que Shields de Grizzly Bear est mon album de l’année 2012. Chapeau!

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