Damien Saez, un des poètes français contemporains les plus crus et accomplis, revient à la charge de la scène musicale avec un énième album, intitulé Miami. Si celui-ci peut apparaître comme étant la continuité logique de Messina, triple-album paru l’année dernière, que ce soit par le rappel de certains grands thèmes ou encore par la remise en valeur de certains vers provenant d’autres chansons, on verra de toute évidence de très grandes différences entre Miami et son prédécesseur. Une brève mise en contexte et un survol rapide de l’album s’imposent ici.

Saez est un artiste, un vrai. À tel point qu’après plusieurs années à vivre et à se faire connaître grâce à la méga-industrie du disque française, un sens de l’autodérision et un écœurement évident ont pris le dessus sur ses émotions, pour l’emmener à lâcher entièrement le capitalisme musical. Il ne s’agit pas ici d’une petite rébellion passagère; depuis 2010, avec J’accuse (probablement le meilleur album de Saez à ce jour), le poète nous offre une musique purement indépendante, que ce soit dans la production, la composition ou encore la distribution. Dans une des rares entrevues récentes accordées à la télévision nationale française, Saez explique que sa décision de se libérer des chaînes de l’industrie remonte au jour où on lui a annoncé le projet de convertir une de ses pièces en sonnerie de téléphone. Pour un poète accompli tel que lui, ce fut la goutte qui a fait déborder le vase.

Miami, ça a l’air de quoi? Un album de 10 chansons sur lequel on retrouve tous les genres musicaux favoris de Saez : on y passe de la chanson noire au pop-rock, en n’oubliant pas une influence punk plutôt marquée. La plume du poète est toujours aussi lourde de sens et de profondeur; les thèmes explorés sont d’ailleurs très proches des habitudes de Saez. On y parle de l’absurdité fondamentale de la vie, du matérialisme à outrage, de drogue, de cocaïne et de putes. La religion n’est évidemment pas laissée pour compte, tout comme l’amour qui occupe toujours une place de choix dans les mots de Saez. Si certaines des pièces n’ont à proprement dit rien d’extraordinaire en termes d’originalité, on retrouve sur Miami quelques chansons qui se doivent d’être écoutées avec beaucoup d’attention. Parmi celles-ci, Des drogues, qui après une introduction à-la-Radiohead, enchaîne sur une rythmique rock soutenant un texte d’une qualité qui ne laisse pas à désirer. Les infidèles est une autre de mes chansons préférées de l’album, avec sa sonorité punk et, comme toujours, des mots tranchants et vicieux. Décidément, avec Saez, y’a pas de place pour la dentelle.

Tel que mentionné ci-haut, Miami respecte l’ambiance musicale établie par Saez au cours des dernières années. On y retrouve néanmoins certaines évolutions, ou plutôt expérimentations : pensons à Cadillac noire, qui réussit à mélanger un son reggae wah-wah (rappelant les Colocs) avec des accords lourds frôlant le nu-métal. C’est original, c’est pesant, c’est bon : Saez ne déçoit pas, il poursuit dans sa lignée, il est fidèle à lui-même. La pochette de l’album, nous montrant une paire de fesses cachée par une Bible, est entourée du même aura de controverse que la photo ornant l’album J’accuse. Je vous le répète, Saez est un infidèle fidèle à lui-même, pour notre plus grand plaisir. Seul un hic pointe à l’horizon: la pièce No More, ma pestiférée de l’album, qui, en plus d’être assez ennuyeuse est, pure coïncidence, la seule à être écrite en anglais.

Un album en 2013, après un triple-album en 2012, n’est-ce pas trop? Pour un artiste accompli de la trempe de Saez, la réponse est non. Il est de ces groupes qui composent trop, nous conduisant à de maintes déceptions causées par une diminution constante de la qualité et de l’originalité musicale. Ici, c’est différent; on sent l’âme du poète, on comprend que jamais il n’en dira trop. Pas question de perdre en qualité; les déchirures sont profondes, le cynisme est ambiant, le cœur déchiré de Saez est toujours saignant et plein de cicatrices à extérioriser. Miami est un excellent album, conseillé pour toutes les âmes sensibles à la merditude de la vie et de l’amour. Les esprits les plus naïfs ne s’y retrouveront probablement pas, y seront peut-être découragés par le manque de positivisme de Saez. Les autres y trouveront leur compte, vibreront et frissonneront au rythme de mots lourds de sens et de mélodies accrocheuses. Et pas question ici de faire l’éloge du poète; comme il le dit lui-même, « Que l’on baise sur ma tombe, qu’on y pisse dessus / pour qu’elle garde toujours l’odeur des filles de joie! ».

Ma note : 8/10

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